Corpuce ?
n.masc., un corpuce (mot-valise composé des termes corpus et puce [on laissera volontairement planer le doute sur le sens de ce terme, parasite ou circuit intégré ?]) désigne un ensemble d’objets littéraires issus de pratiques d’écritures contemporaines s’inscrivant dans les espaces de publication non-institutionnels (ce que Lionel Ruffel aura également qualifié d’espaces “contre-hégémoniques”). Il se caractérise par une forte hétérogénéité (associant les contenus textuels, visuels, audio-visuels, sonores) et par sa dissémination dans les espaces numériques et/ou non-numériques. Comme son nom l’indique, le corpuce n’est généralement pas très grand (quelques dizaines ou centaines d’items), mais il est particulièrement fragmenté, et par conséquent difficile à délimiter et à structurer. Surtout, il relève d’un principe d’éditorialisation, et n’a donc pas de fin connue (ni parfois même de début bien identifié).

Trop marginaux et intermédiaux pour intégrer les corpus littéraires traditionnels, trop anecdotiques pour intéresser les entreprises de text-mining qui fouillent des bibliothèques entières, les corpuces ont tendance à être délaissés par la critique, alors même qu’ils fédèrent des communautés d’auteurs et d’autrices, et bénéficient d’un important lectorat. Parce qu’ils engagent une redéfinition des grands concepts de la littérature (l’auteur, l’oeuvre, le livre…), ils viennent parasiter les formes institutionnelles de la littérature et des études littéraires.
La problématique de l’éditorialisation littéraire
Imaginons un cartographe chargé de dessiner un territoire sans cesse mouvant : des pans entiers de terrains grignotés en quelques jours par l’érosion, de nouvelles zones soudainement apparues suite à une éruption volcanique, des espaces qui changent de nature et de forme, se creusent au gré de mouvements tectoniques… Les outils traditionnels de la cartographie seraient incapables de saisir ce territoire mutant. C’est pourtant un défi similaire que les chercheurs en littérature doivent aujourd’hui relever, face à des corpus toujours plus hétérogènes, plurimédiatiques et disséminés: comment rendre compte de nouvelles pratiques d’écriture et de publication relevant davantage de l’éditorialisation que de l’édition ? Des pratiques qui, par définition, se déclinent selon un paradigme de l’ouverture – ouverture aux plateformes, aux réseaux, aux lecteurs… – et donc de l’instabilité ?
La littérature contemporaine se caractérise par l’investissement massif de formes médiatiques situées « hors livre » : littérature exposée ou performée dans l’espace public, littérature électronique ou hypermédiatique publiée sur des blogues ou via des applications dédiées, ou encore littérature profilaire – twittérature, littéraTube – diffusée sur les réseaux sociaux… le moment contemporain de la littérature explore des environnements-supports qui posent de nombreux défis méthodologiques aux chercheurs comme aux institutions chargées de la conservation du patrimoine littéraire. Leur périmètre, leur indexation et même leur institutionnalisation ne manque pas de faire débat dans le champ des études littéraires, souvent démunies face à ces pratiques inédites.
Parce qu’elles s’inscrivent aux marges de la littérature, ces pratiques ont tendance à passer sous les radars institutionnels : trop peu légitimées pour être enseignées à l’université, trop éloignées des formes traditionnelles pour se plier aux protocoles habituels de collecte et de conservation. Ainsi, c’est tout un pan de notre patrimoine littéraire contemporain qui risque de disparaître…
Le projet “corpuces” cherche à mettre en place des méthodologies pour la collecte, la cartographie et l’étude de ces pratiques d’écriture, qui constituent une nouvelle avant-garde littéraire.
Corpuce iconothèque
À partir du “projet Marilyn” d’Anne Savelli, une recherche sur les iconothèques éditorialisées.
- Le projet Marilyn d'Anne Savelli (23 Oct 2022)